Retour vers la Chine

Alors que mes amis Chinois m’envoient des messages pour le Nouvel An lunaire, je suis là, devant mon ordinateur, à contempler le vide. En effet, après tous ses mois passés à me remémorrer les histoires folles qui me sont arrivées l’année dernière en Asie, il m’est tellement difficile de me laisser choir, sur mon siège, en regardant d’un oeil vitreux ma vie passer. En effet, je tue le temps et l’oisiveté me paralyse au plus profond de mon être.

Ces derniers jours, j’ai finalement pris ma décision: je dois retourner en Chine. Pour la plupart des gens dans mon Québec natal, il s’agit d’un geste irréfléchi: un paysant ne peut prétendre à sortir de sa tourbe sans en subir les conséquences. Voyez-vous, le Québec est aux relations internationales ce qu’Haïti est pour les forêts sauvages et ce n’est pas une comparaison flatteuse parce qu’entre deux déserts, le désert de culture est parfois plus troublant que le désert de sable.

Il y a quelques mois, je suis tombé sur un article représentant l’importance relative de divers thèmes (sport, mode de vie, politique, philo, etc.) dans les principaux médias québécois. Or, quelle ne fut pas ma surprise lorsque le Québec s’est qualifié en bon DERNIER dans le palmarès mondial au sujet de l’importance des nouvelles internationales. Effectivement, celles-ci n’occupent que 2% de l’espace médiatique alors que le club de Hockey du Canadien de Montréal s’accapare 17% de la couverture médiatique. Autant dire que si tu es un intellectuel passionné de voyages en contrées exotiques, tu as intérêt à te faire pousser des biceps et à perdre quelques incisives… et tu n’as pas beacoup d’amis avec qui partager tes folies internationales.

Parce qu’il est là le problème. Depuis que je suis jeune, je n’ai jamais eu l’impression d’appartenir à ce coin de pays. Oui, le français demeure ma lange maternelle. Oui, j’ai été baptisé dans une église catholique romaine (même si je demeure un fervent athée). Oui, je souhaite que le Québec devienne un pays indépendant. Par contre, est-il normal, dix minutes après ma naissance, que je doive vivre selon des règles que je n’ai jamais choisies? Est-il souhaitable que les serfs appartiennent à leur lot de terre? Est-ce que les  »lumières » n’appartiennent qu’à ceux nés dans les anciennes puissances colonisatrices ainsi que dans le sacro-saint giron anglo-protestant?

Très jeune, je dormais en recroquevillé avec mon globe terrestre. Ma mère trouvait ça horriblement attachant, mais pour moi, il s’agissait davantage des résultats d’un grand échec. Voyez-vous, lorsque j’étais petit, j’étais passionné par Tintin. Or, dans Tintin, il y avait une couverture représentant Tintin, Haddock et Milou sur les traces du yéti. Moi, dans ma petite conscience d’enfant de 7 ans, je savais deux choses quant à cet album. D’une part, il y avait une règle immuable dans les aventures de Tintin où celui-ci devait OBLIGATOIREMENT se rendre dans un pays différent à chaque album. Pas de passe-droit, pas de dérogation, il devait traîner ses claques dans de nouvelles frontières à chaque épisode. D’autre part, le titre affirmait sans ambiguïté que Tintin était au  »Tibet ». Comme dans l’expression:  »Tintin au Tibet ». Ça ne laisse donc pas vraiment place à interprétation. Dans on raisonnement de gamin, mon freluquet préféré devait être dans un pays barbare, quelque part entre la contrée du  »je-ne-sais-pas-encore-où-ça-se-trouve-parce-que-j’ai-7-ans » et la rassurante frontière de la connaissance humaine du dictionnaire Larousse (note de l’auteur pour les générations qui m’ont suivi: internet allait arriver dans ma vie l’année suivante, ce qui faisait en sorte que j’étais encore dans la préhistoire numérique de 1999).

Ainsi, j’avais 7 ans et j’étais déjà devant un constat d’échec flagrant. Le Tibet n’était pas sur une carte. Le dictionnaire Larousse quant à lui, m’en donnait une description assez précise, mais le globe-terrestre tranchait de manière assez brutale puisque le Tibet n’y apparaissait pas. Était-il sur la Lune? Dans le fond des océans? Au sommet des plus hautes montagnes du monde? J’étais en dissonance cognitive la plus totale et ce mystère allait perdurer jusqu’à mon adolescence.

Car voyez-vous, il aura fallu presque dix ans pour qu’une station de télévision québécoise éclaire ma lanterne. En effet, du haut de mes 15 ans, j’hibernais dans une imbécilité rassurante que seule les adolescents peuvent avoir dans cet âge ingrat où l’on connait parfaitement le peu de choses que l’on sait et où on est totalement ignorant de l’étendue de notre propre ignorance. Ainsi, j’étais quelque part dans l’océan de ma propre ignorance lorsque j’ai vu, pour la première fois, les troubles sociaux qui ont secoué le Tibet dans l’année précédente des JO de 2008. Au son de cette contrée qui avait été pour moi un  »immense mystère de la foi » pendant toutes ces années, mon coeur s’est instinctivement serré:  »j’allais enfin avoir la réponse tant attendue à mon ignorance crasse »… bien que je me doutais que le yéti ne devait être qu’une version locale d’un Père Noël bon marché.

Horrifié, je voyais des images de moines qui descendaient dans les rues afin de s’auto-immoler. Scène absolument terrifiante. Je ne comprenais pas comment ni pourquoi des gens, visiblement furieux, se suicidaient avec tant de hargne. À ce moment, pour moi, toutes les  »grandes » révolutions avaient été le fruit de groupes armés terrassant leurs ennemis à coup de fusils et de sabres. Or, il n’en était rien. Ces gens ne terrassaient personne. En fait, ils étaient davantage les terrassés et je ne comprenais plus rien.

Le Tibet de 2008 n’était définitivement pas le Tibet de mon Tintin. Tintin avait brisé sa seule règle immuable: point de nouvelles frontières, point de salut. Fini les randonnées dans les glaciers éternels, adieu les gentils sherpas qui transportaient les bagages ridiculement lourds des étrangers en mal d’aventure, au revoir grosses vaches poilues qui semblaient offrir un délicieux lait. Tout ce qui m’était présenté dans mon téléviseur était radicalement opposé à mon idéal que j’étais venu à me construire au fil des années afin de remplacer toute l’ignorance accumulée depuis mes sept ans. Je crois que j’ai compris à ce moment-là que la société dans laquelle j’avais vécu toute ma vie n’était plus en mesure de m’offrir l’accompagnement dont j’avais désormais besoin.

Et c’est ainsi que j’ai progressivement commencé à me séparer de mon univers. La maladie mentale, la solitude, la dépendance aux jeux vidéo, tout cela m’est devenu beaucoup trop familier. Inconsciemment, j’avais entamé une longue dérive qui allait durer plusieurs années. Mon Tibet était anéanti, ma vision de l’avenir aussi. Par contre, je me suis laissé dériver jusqu’à un jour fatidique (dont je décrirai dans mon prochain billet) où j’ai reçu pour mission de me rendre en Chine. Rassurez-vous, Dieu n’a jamais fait partie de ma vie et la schizophrénie ne m’a jamais frappé. Mais sans avoir une grande passion pour l’ésotérisme, je peux aujourd’hui dire que fraction de seconde à changer à jamais le cours de ma vie.

J’avais désormais 20 ans, plus de Tibet, plus de passé, plus d’attaches mais des comptes à régler avec la vie.